Ce récit est inspiré par les recherches de Eggers, allant des lectures de Melville (Moby Dick), ou Stevenson (L’île au Trésor), en passant par les interviews de Sarah Orne Jewett, qui a écrit sur les dialectes du milieu marin, et interviewé de nombreux marins et pêcheurs.
Mais ce n’est pas tout. En effet, ce récit démentiel est bel et bien tiré d'un fait divers, survenu en 1801, dans le phare des Smalls. Deux gardiens s'étaient alors retrouvés enfermés dans le phare lors d’une tempête. Malheureusement, le plus âgé meurt dans un accident, et l’autre, alors devenu fou, est persuadé qu’il sera accusé, lorsque le corps sera découvert. C’est pourquoi, après plusieurs semaines passées avec le cadavre à ses côtés, il décide de l’attacher à l’extérieur du phare, dans un cercueil fabriqué comme il pouvait. Or le mauvais temps détruit le cerceuil, laissant le corps apparent. Seulement, lorsqu’un navire vient à approcher l’île plusieurs mois après cet accident, ce dernier repart sans s’attarder, rassuré d’avoir vu un homme les saluant. Or, ce n’est autre que le corps chahuté par le vent.
L’histoire n’est pas sans rappeler le mystère des îles Flannan au 19ème siècle, où trois gardiens ont disparu sans laisser de trace, sinon un carnet de bord racontant une tempête que les îles alentours assurent n’avoir jamais existé, et des sautes d’humeurs de plus en plus fréquentes des trois marins.
Pour autant, si ces récits cauchemardesques ont inspiré le film, ce n’est pas exactement ce qu’il raconte car The Lighthouse n’est pas vraiment un film narratif à proprement parler, et n’a d’ailleurs pas énormément de dialogues. C’est avant tout un film symbolique, expérimental, et dont la plus grosse partie de la narration se fait par un travail grandiose sur la lumière.
S’il représente en lui-même un travail impressionnant de reconstruction d’une période historique, d’un métier (celui de gardien de phare), du milieu de marin avec tout le langage et l’argot qui lui est propre, The Lighthouse est historique à plus d’un titre. En effet, Eggers y réhabilite le théâtre classique, et fait appel aux fantômes de réalisateurs tels que Jean Epstein et Jean Grémillon, sans omettre des clins d’oeil plus évidents à Shining. Et sans doute aussi une référence à la saison 3 de Twin Peaks, dans l’accoutrement de Dafoe, qui rappelle celui des woodsmen de l’épisode 8, en noir et blanc lui aussi.
Pourtant, malgré tout cela, la réalité n’est pas la plus grande évidence du film…
L’ambiance sonore déstabilise, et son contenu n’arrange rien. En effet, le son répétitif, abrutissant de la corne de brume du phare ponctue le film, ainsi que par le bruit des vagues énormes qui s’écrasent sur la roche de l’île.
Le film débute avec l’arrivée de Robert Pattinson, sur cette île mystérieuse, et sa rencontre avec William Dafoe. C’est alors que les deux protagonistes regardent droit dans la caméra avec insistance, lors d’un plan qui ne semble jamais s’arrêter. Leur regard est perçant, et créé un sentiment de malaise.
Malaise ne fait que croitre tout au long du film. Si les plans sont extrêmement longs, le film s’accélère paradoxalement à une vitesse folle, son rythme va de plus en plus vite à chaque minute qui passe. Nous nous trouvons pris au piège dans un tourbillon qui ne nous lâche pas jusqu’à la scène finale. Cette sensation, malaisante, provoquerait presque une sensation de nausée.
Le film est extrêmement organique, physique. Nous arriverions presque à sentir l'odeur marine, l'alcool versé par litres tout au long du film, jusqu'à l'essence qu'ils consomment. Le froid et l’humidité de la tempête qui frappe le phase sont également palpables, tout comme la chaleur qui se dégage de leurs moments d’ivresse.
Le spectateur s'aliène à essayer de savoir lequel d’entre eux est (le plus?) fou. Le film a une sorte d’aura qui envoûte, bien longtemps après la fin du film. Le chant de la sirène entendu, les marins perdent la tête, l’audience aussi. Mais le grotesque de certaines scènes pourrait avoir tendance à faire perdre de vue le jeu d’acteurs fantastique du duo Pattinson-Dafoe qui porte le film avec un talent indéniable.
Malgré tout, si l’on passe outre les flatulences à répétition, les scènes masturbatoires, le déversement de fluides, le film a bien plus à dire que cette apparence glauque.
De plus, le personnage incarné par William Dafoe ne cesse de faire des références aux légendes marines. Par exemple, il met en garde son jeune assistant au sujet des mouettes. Il ne faut pas leur faire de mal, car elles portent l'âme des marins morts en mer. Dafoe agit comme un dieu de l'Olympe, avertissant sans cesse les mortels des travers dans lesquels ils risquent de tomber. Il déclame des monologues quasi-lithurgiques, tel un possédé. jusqu'à se transformer lui-même en sorte de Poséidon à un moment donné.
Mais quid de cette transformation ? Les personnages sont-ils vraiment ce qu'ils sont ?
De fait, Ephraim s'appelle en réalité Thomas. Il dévoile que ce nom appartient à la personne qu'il a laissé mourir. Dès lors, la confusion survient au sein du phrase. L'un comme l'autre est potentiellement dangereux, l'un comme l'autre est potentiellement un tueur. De même que les deux personnages sont ensemble dans ce phrase, et sont pourtant extrêmement seuls. Thomas Wake agit comme s'il était seul, se laissant aller à des flatulences fréquentes par exemple. Le spectateur en vient à se demander s'ils ne sont pas une seule et même personne, tant ils partagent de points communs, mais sont, de la même manière complémentaires : l'un travaille en bas, l'autre en haut, l'un dehors, l'autre dedans, l'un est âgé, l'autre jeune, l'un expérimenté, l'autre non...
D'ailleurs, les personnages eux-mêmes ne savent plus réellement. Après la lecture du journal de bord, une dispute éclate, et chacun déclare que c'est l'autre qui a voulu l'agresser. De même que Wake aurait tué son ancien associé, Winslow tue son chef à son tour.
Enfin, l'une des scènes finales vient lier leurs deux destins. Winslow prend la place de Wake en haut du phare, avant que sa punition ne tombe, et n'entraîne une autre boucle de souffrance perpétuelle, cette fois-ci physique et non plus psychologique.
Mais se punit-il lui même pour ses crimes ? Wake est-il le fruit de l'imagination de Winslow ? Poseidon l'a-t-il puni ? Par la malédiction des oiseaux de mer ? Jusqu'à quel point hallucinent les personnages ? La question semble rester entière à la fin du film.
Et vous ? Avez-vous réussi à faire la lumière sur ce mystère ?