Ce jour là, dans le roulement à bille du vélo à cardan numéro 544335567, il y avait effervescence.
Ça se chamaillait, s'invectivait, s'apostrophait, se querellait, se chicanait, se discutaillait.
Il y avait pourtant, selon le code fabricant inscrit sur le roulement, (5643257BG76HG) exactement 456 jours, 5 heures, 3 minutes, 59 secondes que le roulement avait été assemblé à l'usine de CHATEAUROUX.
Depuis lors, un climat apaisé avait régné au sein du mécanisme. Une ambiance relax, calme, tranquille dominait.
Bref en peu de mots, ça roulait.
Qu'est-ce qui avait pu déclencher cette tempête?
La température extérieure était conforme à la saison. La lune, qui éventuellement aurait pu influencer des comportements perméables, était à une distance moyenne de la terre, pas à son apogée, pas à son périgée. Dans le microcosme de la politique française l’opposition critiquait, la majorité disait avoir raison.
Non vraiment rien ne pouvait expliquer cette bourrasque, cette révolution en préparation.
En y réfléchissant bien, il y avait bien eu quand même un changement dans l'environnement des deux roues.
En effet, suite à un départ en retraite, un nouveau responsable entretien des vélos à cardans de la ville de Laval, dits «VéliTul» était arrivé. D'où venait cet individu, que savions nous de lui, qui était-il, comment allait-il se comporter, serait-il à la hauteur, allait-il continuer à mettre de l'huile dans les rouages?
Tout cela aurait pu suffire à modifier le comportement des plus indifférents.
La peur du changement était-elle la clef de ce mystère?
Ou alors, fallait-il chercher ailleurs. Les causes peuvent être tellement multiples.
Une particule jusqu'alors inconnue avait-t-elle frappée le pédalier? Le fameux boson de Higgs était-il responsable? Il faudra interroger le CERN.
Et les extraterrestres? Vous savez les martiens, les vénusiens, les exoplanètiens. Après tout, et pourquoi pas?
Sans vouloir accuser sans preuve, on ne sait jamais. Encore une piste à explorer. On demandera à Jean-Claude BOURRET.
Au fait, que se passait-il de si grave dans le roulement N° 544335567?
Approchons-nous et écoutons:
Et pourquoi ce serait toi et pas moi? Qu'est-ce que tu as de plus? Qu'est-ce qui te permet d'avancer ça?
Mais, parce-ce que je le sais Madame. Et qu'il n'y a que moi qui puisse le savoir puisque j'étais la première. Il n'y avait personne d'autre. Je m'en souviens bien. C'était vide. D'ailleurs sur le coup, je l'avoue, j'ai été assez impressionnée. Seule dans ce grand espace tout en longueur qui n'en finit pas. Un peu serrée sur les cotés, mais le vide devant et derrière.
Et puis ça n'a pas duré. Aussitôt je me suis retrouvée contrainte devant et derrière. Ça roulait quand même mais plus seule.Bon admettons, et après, est-ce que ça te donnerait plus de droits. Est-ce que la notice du fabriquant précise que la première bille a plus de droits que les autres?
Après tout, nous sommes toutes identiques. Rondes. Il n'y a rien de plus ressemblant que deux billes à roulement. Et d'ailleurs si je me souviens bien, à l'usine, quand ils nous ont appris notre fonction, le grand principe était que nous roulions toutes ensembles, de la même façon, en même temps. Si une seule de nous refuse de rouler avec les autres c'est la catastrophe! Imagine le bazar que ce serait: «non moi aujourd'hui je ne roule pas!» ou «Tiens et bien moi aujourd'hui je roule à l'envers» Tu imagines le bordel que ce serait la dedans?Oui, mais n'empêche que c'était moi! Et ça j'en suis sûr! Donc je suis la «NUMBER ONE!»
Mais non, c'est idiot ce que tu dis. Tu as bien une bille devant toi? Donc par rapport à celle de devant tu es la «NUMBER 2», et comme celle de devant a une autre bille devant elle tu deviens la «NUMBER 3» et ainsi de suite. Et quand on revient à toi tu redeviens la «NUMBER ONE» En fin de compte on est toutes la «NUMBER ONE» de celle qui nous suit. Ou la «NUMBER 2» de celle qu'on suit, à moins que… Oui enfin tu vois ce que je veux dire? On est ensemble «UNE»
Houla la! Tu me saoules avec tes places qui ne sont jamais les mêmes. Au fait, la dernière c'est qui? C'est sûrement pas moi! Puisque je suis la première…
Et bien, tu en tiens une couche! Mais qu'est-ce que tu as fait à l'usine pendant notre formation? Tu me fais peur. Tu n'as pas l'air très fiable.
Je t'explique: La dernière bille - qui deviendra immédiatement la première - pour savoir son numéro c'est très simple. Il suffit de connaître le nombre de bille que nous sommes dans ce roulement. Il dépend de la circonférence du roulement et de notre grosseur.
-!!!
Hé, tu me suis?
Et si on votait pour savoir qui est la première?
Là je suis sûre de gagner. Je suis la plus belle, la plus grosse, la plus ronde.Tu ne peux pas être plus que les autres, tu ne peux être qu'exactement comme les autres, sinon ça ne marche pas. Arrête de te gonfler comme ça tu vas finir par tout faire péter!
Quand les pompiers sont arrivés sur place ils ne purent retrouver toutes les billes. Certaines gisaient sur le sol de l'atelier. Une oreille experte aurait pu entendre l'une d'elle dire «Je lui avais pourtant dit d'arrêter de nous chauffer, ça devait arriver! Le boulot qu'il va avoir le nouveau!» et sur le seuil de l'atelier une autre bille disait: «Je suis la première à être sortie du roulement, j'en suis sûr j'étais devant!»
F I N