La Folie des Tanagras

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Lorsque j’ai commencĂ©, sans me douter de rien, Ă  chercher qui ou quoi Ă©tait une « Tanagra », je m’attendais Ă  me retrouver, comme souvent, dans un Ă©pisode obscur de l’histoire et dans un coin encore plus reculĂ© d’Internet. Rien n’est moins vrai : il s’agissait d’une mode comparable Ă  celle des Flippos ou des Tamagotchis...

Mais commençons par le commencement, il y a environ 150 ans, donc à la fin du XIXe siÚcle.

Peu aprĂšs 1870, des statuettes en terre cuite datant de l’AntiquitĂ© apparaissent soudainement sur le marchĂ© de l’art europĂ©en. Elles sont nouvelles, elles sont magnifiques, elles proviennent de Tanagra (GrĂšce) et elles provoquent une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie.

Elles sont rapidement baptisĂ©es « Tanagras », et chaque musĂ©e qui se respecte se constitue une collection, tandis que les riches collectionneurs d’art les exposent fiĂšrement chez eux. Et, comme c’est souvent le cas lorsque l’art devient commerce, les contrefaçons apparaissent rapidement. Non seulement des marchands malins, mais aussi des artistes contemporains « astucieux » s’en inspirent, donnant naissance Ă  de nombreuses Ɠuvres dĂ©rivĂ©es, amplifiant encore la mode.

Je dois avouer honnĂȘtement que, jusqu’à rĂ©cemment, je n’avais jamais entendu parler des Tanagras (et avouons-le, je ne suis pas le seul
). Et maintenant, plus de cent ans plus tard, le souvenir de ces Tanagras autrefois si populaires semble s’ĂȘtre presque complĂštement effacĂ©.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment cela qui Ă©veille ma curiositĂ©. Et voilĂ , le rĂ©cit de ma quĂȘte et de ce que j’ai dĂ©couvert.


Histoire de Tanagra


Tanagra, ou « Î€ÎŹÎœÎ±ÎłÏÎ± » comme l’écrivaient les anciens Grecs, est une localitĂ© situĂ©e aujourd’hui Ă  environ une heure de route au nord d’AthĂšnes (carte). La ville existait dĂ©jĂ  dans la GrĂšce antique, et Ă  partir du IVe siĂšcle av. J.-C., elle devient cĂ©lĂšbre pour sa production Ă  grande Ă©chelle de statuettes en terre cuite.
Ces statuettes, moulĂ©es Ă  l’aide de moules et reprĂ©sentant principalement des femmes et des jeunes filles, Ă©taient utilisĂ©es dans les maisons, les temples et comme offrandes funĂ©raires.

Les figurines Ă©taient recouvertes d’une couche de barbotine blanche, sur laquelle des couleurs rĂ©alistes Ă©taient appliquĂ©es Ă  la peinture Ă  l’eau aprĂšs cuisson. Elles ne mesuraient souvent que 10 Ă  25 cm et se sont rĂ©pandues dans toute la GrĂšce antique et bien au-delĂ .

Bien qu’on sache aujourd’hui qu’elles Ă©taient Ă©galement fabriquĂ©es dans d’autres villes, le nom Tanagra est toujours utilisĂ© pour dĂ©signer toutes les statuettes comparables, mĂȘme si elles proviennent d’ailleurs. Cela est principalement dĂ» Ă  une (rĂ©)dĂ©couverte Ă  la fin du XIXe siĂšcle.


Découverte... et pillage


Au dĂ©but des annĂ©es 1870, la nĂ©cropole (le cimetiĂšre) de Tanagra est dĂ©couverte. À cette Ă©poque, l’archĂ©ologie est encore surtout une passion d’aventuriers et de marchands avides de profit. Ceux-ci voient la gloire et des signes de dollar devant leurs yeux, et en 1871, quelque dix mille tombes sont pillĂ©es. Les statuettes en terre cuite, retrouvĂ©es pour la premiĂšre fois sur place, trouvent un large Ă©cho en Europe de l’Ouest et prennent dĂ©sormais le nom de leur lieu de dĂ©couverte : les Tanagras. L’AntiquitĂ© est alors Ă  la mode, et chaque musĂ©e qui se respecte, suivi de nombreux riches amateurs, se prĂ©cipite pour acquĂ©rir ces figurines.

Le gouvernement et la population grecs rĂ©agissent avec indignation face au pillage et Ă  la contrebande de leur patrimoine vers l’étranger. Entre 1873 et 1875, les fouilles sont placĂ©es sous la supervision de l’État et dirigĂ©es par Panagiotis Stamatakis.


Une véritable frénésie


GrĂące aux expositions au British Museum (Londres), Ă  l’Ermitage (Saint-PĂ©tersbourg), au Metropolitan (New York), mais surtout au Louvre Ă  Paris, les statuettes gagnent en notoriĂ©tĂ©.

La Tanagra la plus cĂ©lĂšbre est sans doute la « Dame en Bleu (La Dame en bleu) », acquise par le Louvre en 1876 (voir ci-contre). Sur cette statuette, les couleurs originales Ă  la peinture Ă  l’eau sont encore bien visibles.

On peut toujours trouver ces figurines dans les collections de divers musĂ©es français, jusqu’au musĂ©e Kröller-MĂŒller aux Pays-Bas.

Quelques annĂ©es aprĂšs les premiĂšres acquisitions, les statuettes sont Ă©galement prĂ©sentĂ©es Ă  l’Exposition universelle de 1878 Ă  Paris, qui attire plus de 16 millions de visiteurs, permettant ainsi au grand public de les dĂ©couvrir.

Une demande se crĂ©e pour ces statuettes, naturellement disponibles en quantitĂ© limitĂ©e. En plus des contrefaçons, des artistes contemporains s’en inspirent et/ou sentent l’opportunitĂ© financiĂšre (dans cet ordre ou l’inverse
). Un vĂ©ritable flux d’Ɠuvres inspirĂ©es des Tanagras voit le jour.

Dame en Bleu (Lady in blue) - source : Wikimedia Commons


ƒuvres dĂ©rivĂ©es


Une petite sĂ©lection parmi l’énorme quantitĂ© d’Ɠuvres d’art apparues Ă  partir de la fin du XIXe siĂšcle.


Sculptures et peintures de GérÎme


Î€ÎŹÎœÎ±ÎłÏÎ± - GĂ©rĂŽme - source : Wikimedia Commons

Danseuse aux cerceau - Danseuse au cerceau - source : Wikimedia Commons

L’une des premiĂšres Ɠuvres dĂ©rivĂ©es datĂ©es que j’ai pu trouver est celle de Jean-LĂ©on GĂ©rĂŽme. En 1890, ce sculpteur et peintre français rĂ©alise une Tanagra en marbre de taille rĂ©elle (tenant elle-mĂȘme une figurine Tanagra dans la main), qui devient trĂšs cĂ©lĂšbre.

La statue est prĂ©sentĂ©e au Salon de 1890, aprĂšs quoi il en produit plusieurs Ă©ditions en bronze. La petite figurine tenue par la Tanagra (elle-mĂȘme inspirĂ©e d’une Tanagra) est Ă©galement commercialisĂ©e sĂ©parĂ©ment sous le titre « Danseuse au cerceau » (la Danseuse au cerceau).

Il rĂ©alise Ă©galement deux peintures reprĂ©sentant des ateliers imaginaires oĂč les Tanagras sont peintes (et oĂč l’on peut voir, entre autres, sa propre Tanagra).

Par ailleurs, il se peint Ă  deux reprises en train de travailler sur sa Tanagra en marbre. Je pense que l’on peut parler, pour GĂ©rĂŽme, d’une lĂ©gĂšre obsession !

Ce mĂȘme GĂ©rĂŽme a d’ailleurs rĂ©alisĂ© le tableau de Pygmalion (et GalatĂ©e), dont j’ai dĂ©jĂ  parlĂ© dans cet article.

Autoportrait - source : Wikimedia Commons


Voici une vidéo intéressante sur GérÎme et sa sculpture Tanagra :


Mode


robe de bal - source : Les modes : Revue mensuelle illustrée des arts décoratifs appliqués à la femme.

Plus de 20 ans plus tard, cette influence persiste. En 1923 - nous sommes alors dans les « roaring twenties » - apparaßt la robe rouge représentée ci-contre, en velours, créée par le couturier Bernard, dans le style typique de l'époque.

(source : Art, goût, beauté : feuillets de l'élégance féminine, 1er janvier 1923 ; voir Gallica)

Les Tanagras antiques sont souvent reprĂ©sentĂ©es vĂȘtues de magnifiques robes plissĂ©es, et leur popularitĂ© a eu une influence durable sur la mode.

Ainsi, le modÚle de la photo ci-contre est un dessin pour une robe intitulée « tanagra », datant de 1902.

(source : Les Modes : revue mensuelle illustrée des arts décoratifs appliqués à la femme, 1er avril 1902 - voir Gallica).


image.png


Pablo Picasso


Femme drapée en terre cuite (IIIe siÚcle av. J.-C.). Tanagra aux drapés (1951), Pablo Picasso.

Le fait que ce ne soit pas un simple effet de mode Ă©phĂ©mĂšre est confirmĂ© par le fait que nul autre que Pablo Picasso s’en inspire encore plus d’un demi-siĂšcle plus tard, comme en tĂ©moigne l’image ci-dessus. Il crĂ©e sa propre « Dame en Bleu » (voir l’image ci-dessous, provenant de ce site).

Tanagra bleue - Picasso (1947-48) - Photo par Eric Baudouin

Et cela ne s’arrĂȘte pas Ă  Picasso : en 2022, ses sculptures modernes inspirent la collection de modĂšles de la Maison AlaĂŻa. Plus d’un siĂšcle aprĂšs les exemples dĂ©crits ci-dessus, les Tanagras continuent d’inspirer la mode.


Conte pour enfants


Le fait que cette mode ne se limite pas au monde « sĂ©rieux » de l’art est dĂ©montrĂ© par l’apparition de contes pour enfants sur les Tanagras. En 1898, le journal jeunesse français « Mon journal » publie une histoire sur un fabricant de poupĂ©es nommĂ© HermogĂšne, intitulĂ©e « La poupĂ©e de Tanagra » (source).

Illustration d’HermogĂšne, le fabricant de poupĂ©es - source : Gallica


Tanagra de Villanis


Tanagra - Emanuel Villanis - vers 1900

Pour moi personnellement, c’est cette statuette du sculpteur français Emmanuel Villanis (1858-1912) qui a dĂ©clenchĂ© ma dĂ©couverte des Tanagras. Je l’ai rencontrĂ©e en 2024 lors d’une vente aux enchĂšres ; je n’avais jamais entendu parler des Tanagras, mais j’étais loin d’ĂȘtre le seul intĂ©ressĂ©.

On ignore exactement quand il l’a rĂ©alisĂ©e - probablement entre 1890 et 1900. C’est l’une des Ɠuvres les plus abouties et les plus populaires de son rĂ©pertoire. ComparĂ©e Ă  ses autres crĂ©ations, marquĂ©es par le style prononcĂ© de l’Art nouveau, celle-ci est moins flamboyante, plus discrĂšte, presque sereine.

Et ce qui est frappant : Villanis ne semble pas s’ĂȘtre inspirĂ© des robes plissĂ©es - qui sont d’ailleurs totalement absentes -, mais plutĂŽt de la beautĂ© apaisĂ©e et du regard mystĂ©rieux des statuettes.


En conclusion


Il est frappant de constater comment notre culture recycle. Plus de deux mille ans aprĂšs leur crĂ©ation, nous reconnaissons toujours la beautĂ© des Tanagras. Non seulement nous les collectionnons et les admirons, mais nous crĂ©ons Ă©galement de nouvelles sculptures, de nouvelles peintures, des vĂȘtements et des histoires.

Personnellement, deux choses me marquent dans cette quĂȘte :

  1. On peut, 150 ans plus tard, suivre presque Ă©tape par Ă©tape l’évolution d’une dĂ©couverte, d’une tendance Ă  une mode. Certes, cela demande un peu de recherche, mais nous parlons tout de mĂȘme de l’époque de nos (arriĂšre-)grands-pĂšres !
  2. À quel point les Ă©volutions Ă©taient lentes Ă  cette Ă©poque par rapport Ă  aujourd’hui ! De 1870 jusqu’au XXe siĂšcle, alors qu’aujourd’hui, nous parlons plutĂŽt de tendances de 1 ou quelques annĂ©es...

Pour aller plus loin


Pour ceux qui n’en ont pas assez des Tanagras, une petite recherche sur Internet rĂ©vĂšle un flot d’informations :

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