La mort dans le coeur

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Ce qui devrait être le plus inquiétant lorsqu'on parle de la guerre - de cette guerre en particulier, mais valable pour toute guerre - c'est la distanciation, l'abstraction, la déshumanisation avec lesquelles on en parle le plus souvent. Tant la vision géopolitique, plus ou moins cynique ou brutale, que la vision militaire, propagandiste, idéologique, tout concourt à représenter le phénomène de la guerre comme un dispositif, une méga-machine, dont les humains - les soldats, les enrôlés de force, souvent les civils - ne sont que des "pièces" (Stücken, comme les nazis appelaient les juifs internés dans les camps).

C'est Hegel qui avait évoqué et loué le "progrès" de la guerre moderne, à travers la poudre à canon, vers une forme d'abstraction qui cache le visage et le corps de l'ennemi : la guerre n'est plus (si elle l'a été un jour) une affaire héroïque de "corps à corps", mais devient un énorme mécanisme dont les combattants (et au XXe siècle, les civils en tant que "mobilisés totaux") ne sont que des rouages.

Dans la guerre d'Ukraine, ce phénomène atteint des proportions paroxystiques, non seulement en raison du déploiement de moyens technologiques, mais aussi en raison de la représentation qu'en donnent les belligérants : puisqu'il s'agit de "gagner" à tout prix, ce qui est toujours au premier plan, c'est la machine, le dispositif destiné à poursuivre l'objectif. La raison instrumentale se manifeste ainsi dans le phénomène stratégique par excellence : les vies humaines sont des outils, des choses, des objets au même titre que n'importe quelle arme. Peu importe le nombre de morts - 100 000, 200 000, un million - ou du moins, cela n'a d'importance qu'au regard des finalités stratégiques, de la "consommation" de matière et d'énergie destinée à gagner.

Bien sûr, pour écrire ces quelques lignes, j'ai dû mettre entre parenthèses cette contrariété que je mentionnais au début : même écrire sur l'aliénation exige une forme d'aliénation - surtout si, au moins pour le moment, on reste en dehors du périmètre des bombardements et du danger direct.

Mais ceux qui pensent - à moins que leur pensée ne se réduise à cette raison instrumentale et calculatrice si à la mode - devraient mettre en avant ces corps, ces visages, ces voix, ces manières d'être sacrifiés sur l'autel de la folie-stratégie, et chaque fois qu'ils parlent de la guerre, ils devraient déchirer le voile :

C'est la GUERRE ! Rien d'autre que la MORT de ce qu'il y a de plus chaud et de plus palpitant dans le cœur de l'homme.


photo source: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/de-vieux-voisins-se-rencontrent-pendant-la-guerre-en-ukraine-11805519/