Ce n'est pas un film Américain, c'est une histoire Africaine, une histoire qui finit mal. J'ai longtemps hésité à la raconter, même si les plaies sont cicatrisées et qu'il ne reste que le souvenir. L'écrire et la partager fait du bien, j'espère que ce n'est pas une erreur.
Je peux donner ton nom sans même te demander la permission. Tu te faisais appeler Jean-Marc, par simplicité pour nous. Ton vrai prénom, je le connaissais à travers les fiches de paye, mais, à ma grande honte, je l'ai aujourd'hui oublié. Tu étais et resteras toujours Jean-Marc, un Jean-Marc que je n'oublierai jamais.
Tu gardais la maison que nous avions louée en arrivant à Abidjan. Gardien de nuit. Nous t'avons gardé, un peu contraint et forcé pour dire la vérité. Tu allais avec la maison et même si je ne me sentais pas du tout l'âme d'un patron, je ne me sentais encore moins le courage de priver quelqu'un de son travail. Je me suis tellement habitué à ta présence que ce fût un grand bonheur lorsque tu as accepté de nous suivre, quelques années plus tard, quand nous avons dû changer de quartier. Nous avons ainsi vécu, dans nos environnement respectifs, durant 6 ans pour mon plus grand bonheur et j’ai la faiblesse de penser, pour le tien également.
Nous étions jeunes, nous sortions beaucoup et rentrions souvent tard la nuit. Parfois nous devions attendre devant le portail que tu nous ouvres. Au début, ce fût une sorte de gêne réciproque. Je n'avais aucun problème à descendre de ma voiture pour ouvrir le portail mais cela te mettait mal à l'aise, pris en flagrant délit de sommeil illégitime. D'un autre côté j'avais honte de klaxonner pour que l'on m'ouvre. Je ne sais même pas comment cela s'est réglé mais ce ne fût qu'un détail.
Armé de ta seule machette tu défendais nos biens et en 6 ans on n'a jamais eu le moindre problème de vols. Nous te répétions souvent qu'en cas d'attaque tu devais laisser faire les voleurs, voire même les aider mais je suis sûr que tu aurais été capable de risquer ta vie. Heureusement ce cas ne s'est, à ma connaissance, jamais présenté.
Le week-end nous revenions de la plage le coffre rempli d'ananas. Sans exagérer nous remplissions le coffre à ras bord de ces petits ananas délicieuxvendus à un prix dérisoire. Je n'ai jamais cherché à savoir comment les vendeurs se procuraient les fruits, c'était peut-être ceux qui, de taille insuffisante, n'étaient pas exportables ? Ou, comme vous le pensez très fort, ils étaient prélevés dans les immenses plantations et vendus à la sauvette. Ton plaisir, Jean-Marc, était d'aider à décharger les fruits. Tu en emportais une bonne moitié comme un enfant découvrant ses cadeaux le matin de Noël et c'est finalement nous qui recevions le cadeau de ton émerveillement sans cesse renouvelé.
Un jour, juste avant les vacances, tu nous as aidé à sortir des motos de caisses en bois dans lesquelles elles nous avaient été livrées. Tu t'es blessé, avecun clou ou une écharpe de bois, mais fidèle à toi même tu n'as rien dit, pour ne pas déranger, probablement pour rester à ce que tu estimais être ta place. A notre retour nous t'avons trouvé anormalement fatigué et triste. Immédiatement inquiets on t'a mis la pression. Tu nous as alors montré ton bras, enflé presque jusqu'au coude. Infection à un stade grave, nuit au centre de santé, piqûre, désinfectant, antibiotiques ... une petite semaine plus tard tu étais sur pied, plus reconnaissant que jamais alors que tu aurais pu mourir par notre faute.
Nous n’avions pas de réveil, c’est toi qui en était chargé. Jamais réveil n'a été aussi dévoué. Les fenêtres restaient ouvertes, protégées par des grilles métalliques peu esthétiques mais efficaces. A l’heure dite, une voie appelait délicatement : « Patron, c’est l’heure ». Mieux qu’une sonnerie de réveil non ? Le grand jeu était de faire le mort, celui qui dort si bien qu'il n'a pas entendu le réveil. Tu revenais inquiet, sans oser crier, renouvelait ton appel. Pris entre la peur de déranger et la mission à accomplir tu faisais des aller retour devant la fenêtre. La troisième fois l’inquiétude avait pris le dessus et c’est un fantastique « Hé, patRon pa(r)don, mais là c’est vraiment l’heure o ! », à l’intonation inoubliable, qui déclenchait l’éclat de rire que nous étouffions depuis quelques minutes sous les draps. En six ans je n’ai jamais été en retard.
Tu ne nous en voulais pas de cette blague idiote, toi qui étais pour nous plus qu’un employé, tu en rigoles peut-être encore aujourd'hui là où tu es. Là où tu es je ne le sais que trop, je l’ai découvert un jour, quand, quelques années plus tard, il m’est venu l’idée (inspirée par l'exemple d'un ami) que je devais te verser une retraite. Je t’ai cherché grâce à ses amis auxquels tu avais si souvent ouvert la porte et gardé voitures et motos. Nous t'avons cherché à Abidjan, nous t'avons cherché au Burkina mais tu étais plus loin, plus haut. Le pays était devenu fou, les Burkinabés n’y étaient plus bienvenus ... il aurait fallu partir plus vite, on en avait parlé. Pas la peine d’en écrire un livre, ce qui est fait est fait, l’histoire n’a, malheureusement, rien d’original.
Ce ne sont que de petites anecdotes qui ont émaillé ma relation avec Jean-Marc à Abidjan. Il m'en revient des tas d'autres tout en écrivant. Écrire ce récit oblige à se remettre en question. Ai-je été assez généreux financièrement ? Clairement même si l'on pense l'avoir été on aurait pu l'être beaucoup plus, facilement. Ai-je été assez humain ? Ferais-je différemment si c'était à refaire ?
Je préciserais pour finir que Jean-Marc allait partager les ananas avec les autres gardiens de la rue (Je me suis longtemps demandé pourquoi j'étais aussi populaire parmi les gardiens). Et pour les pessimistes de la nature humaine, dont on fait vite partie en Afrique, je suis sûr qu'il les donnait, il ne les vendait pas.