Il existe au Guatemala un endroit magique. C'est en remontant le fleuve Amazone que me reviennent les souvenirs de cette contrée où nous avons été immergés de long mois en plein cœur de la forêt tropicale. Les longues journées sur le grand fleuve me laissent le temps du souvenirs et celui de retracer une partie de cette expérience sur le disque dur. Ces souvenirs paraissent déjà lointains, pourtant ils n'ont que 3 ans. Tant de découvertes depuis les font curieusement paraître plus éloignés dans le temps.
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Le rio Dulce se jette dans l'océan Atlantique, que l'on appelle ici mer des Caraïbes, au niveau de la ville de Livingston. Cette cité n'est accessible qu'en bateau, le réseau routier n'y arrive pas ou du moins n'y arrivait pas. Cela a favorisé la maintenance de la culture Garifunas, un groupe ethnique issu du métissage entre des esclaves Africains évadés et les autochtones des Caraïbes.
C'est en 2021, alors que la pandémie du Covid battait son plein, que nous y sommes arrivés en voilier. Même par la mer l'accès à Livingston n'est pas simple puisqu'il y a un banc de sable peu profond juste devant l'embouchure. Il faut bien choisir sa marée ou faire appel à des locaux qui inclinent le bateau pour éviter l'ensablement. Une fois franchi cet obstacle, on rentre dans le fleuve, comme dans un refuge.
Une halte à Livingston permet de se mettre en règle et de découvrir la ville et la culture Garifuna. Commencent ensuite une dizaine de merveilleux kilomètres au travers de magnifiques gorges qui serpentent jusqu'à un premier lac, el golfete, le petit golfe. Partout des oiseaux de mer, des filets de pêche et quelques pirogues. Le fond est d'environ 5 m presque partout ce qui autorise les mouillages les plus sauvages en toute sécurité. Certaines criques, belles et tranquilles sont d'excellents points de départ pour aller découvrir, souvent en kayak, les recoins du Rio les plus inaccessibles.
Toujours remontant le fleuve on arrive à la ville principale éponyme. C'est l'unique accès au réseau routier et le seul endroit où faire ses courses. La ville est située entre le "golfete" et le lac Izabal. Cette ville est basiquement composée d'une rue unique et grouillante, unique passage des nombreux camions reliant les mines de nickel d'El Estor. Les commerçants ont envahi les bas-côtés laissant à peine la largeur nécessaire pour le passage des camions. Pour le piéton, qui doit se faufiler entre commerçants et camions avec courage et témérité, c'est une aventure quotidienne.
Il faudrait pour terminer la description des lieux parler du château de San Felipe et du pont. Le premier est une ancienne forteresse coloniale, bâtie par les Espagnols en 1652 pour empêcher les pirates de piller les villages et les galions qui passaient par le lac. Une belle occasion de visite aujourd'hui. Le second est un ouvrage assez impressionnant, construit au début des années 80 pour relier les mines et le port. D'une longueur de 900m il fait une longue courbe vers le cielavant de replonger sur la ville. Le bruit des freins des camions, en direction ou en provenance des mines, se répercutent à des kilomètres.
Les mines à ciel ouvert situées dans la ville d'El Estor sur les rives du lac Izabal sont extrêmement contestées, notamment par les pêcheurs, la plupart des indigènes Maya, qui ont vu changer la couleur des eaux du lac. Des manifestations en 2017, fortement réprimées ont laissé un mort sur le terrain. Depuis la terreur règne et à la moindre velléité de contestation les forces para militaire du pays traversent par centaines le Rio Dulce. Les mines produisent du ferronickel, base de l'acier inoxydable.
La vie sur le rio
Dans les endroits reculés il faut toujours du temps pour accéder aux gens et découvrir leur vie. La vraie vie qui se cache derrière la 1er sensation ou les lieux communs. Les gens dans ces contrées sont méfiants ou timides devant l'étranger, souvent les deux à la fois. Il faut leur laisser le temps et attendre patiemment que les circonstances nous rapprochent. Après quelques semaines, on commence à faire partie du décor. Mes intrusions en kayak dans les baies les plus isolées n'inquiètent plus personne, ils savent que je ne fais que passer, prendre des photos, discuter un peu parfois. Le matin tôt je pars avec un thermo de café me permettant d'approcher les pêcheurs sur leur barques et partager quelques instants, volés sur leur temps de travail.
J'allais souvent courir, comme je le fais dans le monde entier, cela m'a permis de faire la connaissance de deux personnages intéressants. L'un était également un coureur et responsable de la maison médicale. Le second était le pharmacien d'un village voisin. Aucun des deux n'étaient originaires de cette partie du Guatemala mais ils étaient implantés au cœur de la vie sociale depuisplusieurs années. Le 1er m'a permis de comprendre comment la vie s'organisait dans la région, quelles étaient les activités, les difficultés des gens, certaines explications à la pauvreté ... Le second, étrangement, vue sa profession, m'a abondamment expliqué l'expérience de l'Ayahuasca. Il était en formation, si l'on peut dire, pour devenir chamane. Je n'ai pas essayé n'ayant que peu de curiosité, voire même une certaine appréhension mais j'ai beaucoup appris
sur les tenants et aboutissants de cette pratique.
En bord de rivière on trouve deux ou trois bars et quelques restaurants qui sont les lieux de vie sociale. De petites marinas parsèment les alentours de la ville, le Rio dulce est un abri idéal pour la saison des cyclones et attire de plus en plus de plaisanciers. Nous avions choisi une marina tenue par un couple Guatemalteco Américain. Il y avait 7 ou 8 places et une simple table sous un apatam. Cette table est devenue le centre de notre vie sociale et le théâtre des apéritifs quotidiens prolongés. Notre ami Alain avec qui nous faisions route depuis les Caraïbes, est un gars passionnant qui a une vie bien remplie. Un couple d'Anglais/Irlandais, Mike etTracy, complètement hors de la société, alcooliques assumés, et toujours prêt pour des nouveaux projets malgré leur âge avancé. Gary le Canadien qui venait passer les mois d'hiver sur son petit voilier, Jimmy le patron Américain, démocrate convaincu, propriétaire d'une entreprise immobilière à Boston et son pendant Peter, républicain fanatique au physique de red neck et pourtant si sympatique.
Tous les matins Jimmy offrait le café et Peter ne manquait jamais le RDV pour venir débattre. Les deux y prennaient visiblement beaucoup de plaisir au-delà de leurs convictions. Ils avaient coutume de conclure en disant qu'ils n'étaient
d'accord sur presque rien.
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Au Rio Dulce nous avons laissé notre voilier, vendu à un Suédois super sympathique, des amis et un territoire resté préservé. Il est fort probable que dans un futur proche quelques bien pensant auront l'idée de faire de la région un parc
national pour se réserver le privilège d'y faire ce qu'ils interdiront aux autres. Cet espace de liberté perdra son essence mais peut être est-ce une étape nécessaire à la préservation des lieux ?