Une analyse critique des arguments de Jean-Marc Jancovici à la lumière des données énergétiques et économiques.
Dans la vidéo ci-dessous, Jean-Marc Jancovici affirme que l'Europe va subir un manque critique de pétrole d'ici 2050, ce qui provoquera un effondrement de nos sociétés industrielles. Pour répondre à la question de savoir si cet effondrement est certain, il convient d'abord d'examiner les arguments avancés, puis de les confronter à la littérature scientifique, économique et aux projections des grandes agences énergétiques.
La réponse courte est : Non, l'effondrement n'est pas certain. S'il est indéniable que l'approvisionnement en pétrole conventionnel de l'Europe va décliner, la conclusion d'un effondrement inévitable (la "collapsologie") relève davantage d'une posture idéologique et d'un déterminisme géologique que d'un consensus scientifique. L'économie mondiale possède des capacités d'adaptation, de substitution technologique et de résilience que ce type de scénario tend à sous-estimer.
Voici une analyse détaillée en trois parties.
Dans son intervention, Jancovici s'appuie sur un rapport commandé par le Shift Project (dont il est le président) pour alerter sur le déclin de l'approvisionnement pétrolier de l'Union Européenne [1].
Le pic du pétrole conventionnel est passé : Jancovici rappelle à juste titre que la production mondiale de pétrole "conventionnel" (hors pétrole de schiste et sables bitumineux) a passé son pic historique en 2008 [1].
La division par deux de la production d'ici 2050 : Selon les projections du Shift Project (basées sur les données de Rystad Energy), la production cumulée des 16 principaux pays fournisseurs de l'Europe va être divisée par deux d'ici 2050 (passant d'environ 50 à 25 millions de barils par jour) [1].
Le mécanisme "Tout pour moi, rien pour les autres" : C'est l'argument central de l'effondrement. Jancovici explique que lorsqu'un pays producteur voit sa production décliner, il satisfait d'abord sa demande intérieure avant d'exporter. Ainsi, une baisse de 50 % de la production mondiale peut se traduire par une baisse de 80 % à 100 % des exportations vers l'Europe (qui importe 97 % de son pétrole). Il cite les exemples historiques du Mexique et de l'Indonésie, devenus importateurs après avoir passé leur pic.
L'effondrement systémique : L'Europe étant dépendante du pétrole pour ses transports, son agriculture et son armée, cette contraction brutale de l'approvisionnement mènerait inévitablement à des conflits, une paralysie militaire et un effondrement de la stabilité sociale et politique.
Si le constat géologique d'une ressource finie est incontestable, la conclusion d'un effondrement sociétal fait l'objet de vives critiques de la part des économistes, des historiens et des experts en énergie [2] [3].
Historiquement, la théorie du pic pétrolier (Peak Oil), initiée par Marion King Hubbert en 1956, a souvent annoncé des effondrements imminents qui ne se sont pas produits [4]. L'erreur principale des "peakistes" des années 2000 a été de sous-estimer l'impact des prix sur l'innovation technologique. Lorsque le prix du baril a explosé, cela a rendu rentable l'exploitation des pétroles non conventionnels (comme le pétrole de schiste américain), repoussant le pic de production globale à 2018 (ou au-delà selon les estimations) [4] [5].
Comme le souligne le géologue Art Berman, ancien partisan du Peak Oil : "Le Peak Oil n'a jamais vu venir le pétrole de schiste. Le défaut critique était le déterminisme géologique — l'hypothèse que l'offre était limitée aux réserves connues. L'offre n'est pas seulement de la géologie ; elle est façonnée par les prix et la disponibilité des capitaux" [5].
Aujourd'hui, le débat a changé de nature. Les grandes agences, comme l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE), ne craignent plus tant un manque géologique qu'elles n'anticipent un pic de la demande [6].
Dans son World Energy Outlook 2025, l'AIE prévoit que la demande mondiale de pétrole atteindra un pic autour de 2030 (à environ 102 millions de barils par jour), avant de décliner progressivement [6]. Ce déclin ne sera pas subi à cause d'un manque de pétrole, mais provoqué par :
L'électrification des usages : L'AIE prévoit que les véhicules électriques représenteront plus de 50 % des ventes mondiales d'ici 2035, remplaçant 10 millions de barils par jour [6].
L'efficacité énergétique : Des gains d'efficacité majeurs réduisent la quantité d'énergie nécessaire pour produire un point de PIB.
Il est à noter que l'AIE a récemment réintroduit un scénario où la demande pourrait continuer à croître jusqu'en 2050 (si aucune nouvelle politique climatique n'est mise en place), ce qui prouve que la ressource géologique globale est encore jugée suffisante pour soutenir une telle croissance, contrairement aux prédictions d'effondrement par pénurie [7].
La collapsologie, dont Jancovici est une figure intellectuelle proche, part du principe que nos sociétés sont rigides et incapables de s'adapter [8]. Or, l'histoire économique montre que face à une contrainte sur une ressource, les sociétés réagissent par :
L'effet-prix : Si le pétrole vient à manquer, son prix augmentera. Cela détruira une partie de la demande (les usages les moins rentables disparaîtront) et rendra compétitives des alternatives énergétiques qui ne l'étaient pas (hydrogène, biocarburants avancés, électrification massive).
La substitution : L'Europe a déjà prouvé sa capacité à s'adapter rapidement. Lors de la crise énergétique de 2022 suite à l'invasion de l'Ukraine, l'Europe a dû se passer brutalement du gaz russe. L'effondrement prédit n'a pas eu lieu : l'industrie s'est adaptée, la consommation a baissé, et les approvisionnements ont été diversifiés.
Il ne faut cependant pas tomber dans un optimisme béat. L'avertissement de Jancovici soulève un point stratégique majeur pour l'Europe : la vulnérabilité géopolitique.
Scénario d'avenir pour l'Europe | Description | Probabilité |
|---|---|---|
Effondrement systémique | Pénurie subie, conflits civils, chute de la population et retour à une société pré-industrielle (thèse de la collapsologie). | Faible. Sous-estime la capacité de résilience, l'innovation technologique et l'effet régulateur des prix. |
Récession et déclassement | L'Europe ne s'adapte pas assez vite. Les prix de l'énergie restent structurellement très élevés, détruisant l'industrie européenne face à l'Asie et aux États-Unis. | Moyenne à Forte. C'est le risque principal actuel (désindustrialisation). |
Transition réussie (Résilience) | L'Europe utilise la contrainte pétrolière comme moteur pour accélérer l'électrification (nucléaire/renouvelables), relocaliser et transformer ses modes de vie. | Moyenne. Dépend des choix politiques et des investissements massifs des 10 prochaines années. |
L'effondrement prophétisé par Jean-Marc Jancovici n'est absolument pas certain. Il s'agit d'un scénario du pire, construit sur une vision strictement géologique de l'économie, qui omet la capacité des marchés, des technologies et des sociétés humaines à s'adapter par la substitution et la destruction de la demande via les prix.
Cependant, son constat de base est valide et précieux : l'Europe va devoir se sevrer du pétrole, qu'elle le veuille ou non. Si cette transition n'est pas planifiée et anticipée par des investissements massifs dans les alternatives (électrification, nucléaire, renouvelables, sobriété), elle sera subie par les prix, entraînant des crises économiques, un appauvrissement de la population et de graves tensions géopolitiques.
L'enjeu pour l'Europe d'ici 2050 n'est donc pas tant de survivre à un effondrement apocalyptique à la Mad Max, mais plutôt d'éviter un lent déclassement économique et géopolitique.
[1] The Shift Project (2020). L'Union européenne risque de subir des contraintes fortes sur les approvisionnements pétroliers d'ici à 2030. URL: https://theshiftproject.org/app/uploads/2025/03/Etude_Declin-de-lapprovisionnement-de-lUE-en-petrole-dici-2030_TSP.pdf
[2] France Culture (2019). Théorie de l'effondrement : la "collapsologie" est-elle juste une fantaisie sans fondement ? URL: https://www.radiofrance.fr/franceculture/theorie-de-l-effondrement-la-collapsologie-est-elle-juste-une-fantaisie-sans-fondement-1379410
[3] Bendell, J. (2023). I was wrong to conclude collapse is inevitable… Resilience.org. URL: https://www.resilience.org/stories/2023-04-18/i-was-wrong-to-conclude-collapse-is-inevitable/
[4] Wikipedia. Pic pétrolier. URL: https://fr.wikipedia.org/wiki/Pic_p%C3%A9trolier
[5] Berman, A. (2025). Peak Oil: Requiem for a Failed Paradigm. URL: https://www.artberman.com/blog/peak-oil-requiem-for-a-failed-paradigm/
[6] Agence Internationale de l'Énergie (2025). World Energy Outlook 2025 - Stated Policies Scenario. URL: https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025/stated-policies-scenario
[7] CNBC (2025). What now for peak oil? Unpacking a surprise twist in the fossil fuel feud. URL: https://www.cnbc.com/2025/11/13/what-now-for-peak-oil-unpacking-the-ieas-shift-on-fossil-fuel-demand.html
[8] Bouveresse, J. (2019). Les Premiers jours de l’inhumanité. Éditions Hors d’atteinte.
inteinte (cité via France Culture).